Le nom dit tout : trench, en anglais, c'est la tranchée. Le vêtement naît pendant la Première Guerre mondiale, quand les officiers britanniques réclament un manteau capable d'encaisser la pluie et la boue sans gêner les mouvements. Ce qui est rare, pour un vêtement, c'est qu'on puisse dater sa naissance avec cette précision et expliquer chacun de ses détails par une contrainte pratique.
Avant la tranchée, la gabardine
L'histoire commence en réalité une trentaine d'années plus tôt. Thomas Burberry, drapier dans le Hampshire, cherche un tissu qui protège de la pluie sans étouffer celui qui le porte. Les manteaux imperméables de l'époque sont enduits de caoutchouc : efficaces contre l'eau, mais lourds, rigides, et impossibles à porter longtemps sans transpirer.
Burberry prend le problème à l'envers. Plutôt que d'imperméabiliser le manteau fini, il traite le fil avant le tissage, puis tisse très serré. Le résultat, breveté sous le nom de gabardine, repousse l'eau tout en laissant circuler l'air. Aquascutum avait développé une approche voisine quelques années auparavant, et les deux maisons revendiqueront longtemps la paternité du trench.
Un vêtement pensé pour le terrain
Quand la guerre éclate, l'armée britannique cherche un manteau adapté aux conditions du front. Le grand manteau de laine réglementaire absorbe l'eau, pèse des kilos une fois trempé et sèche difficilement. La gabardine règle le problème.
Chaque détail du modèle originel répond alors à une contrainte précise. Les pattes d'épaule permettent de fixer l'équipement et d'afficher le grade. Les anneaux métalliques de la ceinture servent à suspendre le matériel. Le rabat de tissu sur l'épaule droite amortit le recul de l'arme. Le double boutonnage et le large col protègent du vent lorsqu'ils sont fermés. Les fentes arrière autorisent la marche rapide et la position à cheval. Même la coupe ample se justifie : elle permet de superposer une doublure amovible en hiver.
Rien n'est décoratif. C'est peut-être pour ça que le vêtement a survécu.
Du champ de bataille à la ville
Après 1918, les officiers rentrent chez eux avec leur manteau. Le passage au civil se fait sans transition et presque sans effort : le trench a l'avantage d'être pratique et l'aura de ceux qui l'ont porté au front.
Les années trente et quarante achèvent le travail. Le cinéma s'en empare et en fait un marqueur de personnage. Le trench devient l'uniforme du détective privé, du journaliste, de l'homme qui attend sous la pluie. Casablanca fixe l'image une fois pour toutes en 1942, avec une scène d'aéroport que tout le monde a en tête même sans avoir vu le film.
À ce stade, le trench a cessé d'être un vêtement fonctionnel pour devenir un signe. Il dit quelque chose de celui qui le porte avant même qu'il ait parlé.
Le basculement des années soixante
Il faut attendre les années soixante pour que la pièce entre vraiment dans le vestiaire féminin. Il y avait bien eu des femmes en trench avant, mais dans une logique d'emprunt, de vêtement masculin détourné.
Audrey Hepburn change ça dans Diamants sur canapé. Ceinture serrée, col relevé, sous la pluie de New York : la silhouette est féminine de bout en bout, plus rien n'évoque l'uniforme. Catherine Deneuve et Jane Birkin suivent, chacune à sa manière. À partir de là, les maisons commencent à concevoir des trenchs pensés pour des corps féminins, avec leurs propres proportions, leurs propres longueurs.
Ce qui reste du modèle d'origine
Les trenchs d'aujourd'hui ont perdu la plupart des fonctions militaires. Les anneaux ne portent plus rien, les pattes d'épaule sont décoratives, le rabat n'amortit plus aucun recul. On les a gardés parce qu'ils font le vêtement, pas parce qu'ils servent.
Ce qui subsiste vraiment, c'est la silhouette : la ceinture qui marque la taille, le col qui structure le visage, le tombé qui suit le mouvement plutôt que de le contraindre. Enlevez ces trois éléments et vous n'avez plus un trench, vous avez un imperméable.
Les longueurs se sont diversifiées. Le modèle originel s'arrêtait sous le genou ; on trouve maintenant des versions nettement plus courtes, des mi-longues, et des coupes qui descendent bien plus bas. Les tissus aussi ont changé : plus légers, plus souples, pensés pour la mi-saison en ville plutôt que pour le terrain.
Pourquoi il ne disparaît pas
Ce qui frappe, quand on regarde un siècle de mode, c'est que le trench n'a jamais vraiment été à la mode. Il n'a pas connu de saison où tout le monde en portait, ni de période où plus personne n'en voulait. Il est resté là, en fond, pendant que le reste montait et redescendait.
C'est précisément ce qui l'a sauvé. Un vêtement qui n'a jamais été à la mode ne peut pas être démodé. Chaque saison, les maisons proposent leur version retravaillée, et chaque saison, les modèles les plus classiques continuent de se vendre à côté.
L'explication est peut-être moins romanesque qu'on ne le croit. Le trench répond à un problème concret : s'habiller pour une météo incertaine sans sacrifier l'allure. Le climat du nord de l'Europe n'a pas changé, les journées qui commencent au soleil et finissent sous la pluie non plus. Tant que ce problème existera, le vêtement qui le résout aura sa place.
C'est cette permanence qui nous a donné envie de construire Salea Paris autour de cette seule pièce.
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